Le meilleur des cordes

© Escalade Alsace
Yann Corby


Une année d'escalade [septembre 2009 - octobre 2010]

Texte : Florent Wolff - Photos : Florent Wolff, Pierre Bollinger, Jérémie Chenevotot


#4 Etats-Unis : Le Yosemite

[Récit du 27 octobre 2009]

"La chronique sur le Yosemite ? Enfin !! Celle-ci s'est faite attendre, j'en suis confus, et m'en excuse auprès de mes fidèles lecteurs. Que faut-il écrire de plus sur le Yosemite ? N'a t-on pas déjà "tout" dit ? Certainement... Ces modestes lignes ne relateront donc que nos impressions, impartiales, imparfaites, immodestes, peut-être inutiles..."



Big Brother
Après un rendez-vous raté avec Thomas (Leleu) et Chen à l'aéroport de San Francisco (finalement pas si petit), nous les retrouvons, par hasard dans la vallée, la nuit suivante ; Pierre aperçoit une grande silhouette, chancelante, chargée à mort, errant sur le parking du fameux Camp 4. Il s'agit bien de Thomas, qui a rejoint le Yos' avec Chen en bus. Le Camp 4 est plein à craquer, comme tous les autres campings de la vallée. Et il est formellement interdit de dormir dans la voiture ou de bivouaquer... Ce que nous ferons tout de même, au risque d'être délogé au milieu de la nuit par des rangers peu rieurs. Nous en avons fait les frais. La vallée est tout simplement insupportable de flicage.
Ici, big wall rime avec big brother. La liste des interdits est si longue qu'il serait plus facile d'énumérer l'autorisé... Un conseil pour éviter les amendes qui pleuvent facilement ici bas : jouez les naïfs, la carte du français égaré, souriant et confus, qui n'a bien compris les instructions, trop nombreuses, placardées partout. Jurez que vous ne recommencerez plus ; un Pater, un Ave, et trois Gloria Patri. Ici, vous n'êtes que des enfants, d'insignifiants touristes parmi les 3 millions d'autres qui fréquentent le Parc chaque année.
Si vous voulez rester dans les clous, réservez, longtemps, longtemps, à l'avance, ou priez pour qu'une place se libère à Camp 4 (le camping des grimpeurs, le seul où l'on ne peut pas réserver). Pour info, nous avons dû attendre deux semaines avant d'avoir trois places à Camp 4. On nous avait annoncé que le camp était sale et poussiéreux ; ce n'est nullement le cas.


L'attente, à 7h du mat, pour avoir (en vain) une place à Camp 4

Les masses
L'hébergement n'est que la première des luttes qui vous attend. La surfréquentation ne se ressent pas qu'au camping, mais aussi pour l'escalade. Un de nos projets était, comme tout le monde, de "faire" le Nose. Thomas et Chen se sont lancés rapidement. Une centaine de mètres de cordes fixes posées la veille, départ aux frontales vers 3 heures, mais déjà du monde, trop de monde. L'attente, partout l'attente, quelques fois à 5 grimpeurs sur deux spits, un bordel sans nom au relais, noeuds inextricables, les cordées, devant soi, qui vont toujours trop lentement (surtout celles qui évoluent en artif), les tensions qui montent (plus vite que les grimpeurs), l'impossibilité de tenir les horaires, le combat pour avoir sa place sur la vire de bivouac, etc. Sagement, Thom et Chen décident de redescendre le soir du premier jour, à R8.
Sommes-nous venus pour subir ça ? Ce stress ? Le Nose ; un mythe mis à mal par la masse, où le grimpeurs se bousculent pour pourvoir clamer, coûte que coûte, "je l'ai fait". Comme lorsque j'ai voulu apercevoir la Joconde la première fois ; au lieu du sourire Mona Lisa, je ne voyais que ceux des touristes nippons pressés, Canonisés. La beauté, les fantasmes, les rêves, mes rêves, ne résistent pas à l'assaut des troupes.


Encombrement dans un relais du Nose - Thom et Chen dans le Nose

First Fist Climbing
L'autre lutte, celles des fissures, n'est pas dérisoire, car il s'agit d'escalade, contrairement à ce que l'on a pu lire sur le blog de Chloé Graftiaux. La grimpe en fissures, de la "finger crack" à la plus large cheminée, en passant par les "hand cracks", "fist" ou "off-width", nous a donné l'impression de recommencer l'escalade. Pierre et moi avions l'impression de "re-débuter". Me concernant, je fus également très limité par la douleur, principalement aux pieds et chevilles, et je vous mentirai si je disais que j'ai ressenti plus de plaisir que de peine à grimper certaines fissures, dont la ligne est pourtant d'une beauté terrifiante.
À l'exception de certaines cheminées, dont la fameuse Ahab (un 6a+ "jugé infaisable à vue par un grimpeur européen") où j'ai pris un vrai plaisir, à la fois par le défi technique et physique que la voie représente (je vous recommande le récit de Nico Favresse sur cette longueur), les réglettes et autres prises horizontales m'ont globalement fortement manqué. Peut-être aurais-je du faire mien l'aphorisme de Dostoïevski : "on ne se trouve que par la douleur"...

Pierre y a davantage trouvé son compte, en répétant notamment les classiques Separate Reality (7a+, également enchaîné par Thomas) et Tales of Power (7b). Comme il a souvent été écrit, ne vous fiez pas aux cotations, d'apparence modeste, pour un grimpeur non habitué à la fissure, le cinquième degré représente d'ores et déjà une escalade vraiment difficile ici. Un 5 du Yosemite n'a rien, je dis bien "rien", à voir avec le 5 des Écuries d'Augias (Kronthal), une voie qui serait peut-être côté 5.4 ici...


Florent essaye Separate Reality

Historical Ligthning...
Le Yosemite vaut beaucoup pour son ambiance, l'impression d'être immergé dans un des berceaux de l'escalade, du big wall au libre. À titre historique, je rappellerai cette citation issue de l'article-phare "Escalade moderne dans le Yosemite" (Yvon Chouinard, American Alpine Journal, 1963) : "l'escalade dans le Yosemite est la moins connue, la moins comprise et c'est pourtant l'une des plus importantes écoles de rocher du monde ! Sa philosophie, son équipement et sa technique se sont développées quasiment à l'écart du reste du monde de l'escalade [...] aucune aide artificielle d'aucune sorte ne doit être utilisée".

Les voies sportives (à savoir entièrement spitées) sont rares mais la cotation est tout de suite plus "normale". Nous avons passé du temps au Knobby Wall (Ron Kauk nous en a expliqué son accès !) ; Chen et moi y avons répété le très brotschien "Keep the muscle, lose the fat" (8a), Pierre y a travaillé un vieux projet autour de 8c+ (essayé par Sharma, dit-on) mais n'a hélas pas pu faire mieux qu'un repos.
Thom et moi avons répété "Midnight Lightning", haut passage de bloc en 7b+ (peut-être le plus connu au monde) libéré par Ron Kauk en l'an de grâce 1978, dont le réta peu commode vous laissera certainement un souvenir aérien !


Florent dans Midnight Lightning - Thomas dans "Keep the muscle, lose the fat" (8a)

La plage des Mickeys
Durant deux week-end, nous nous sommes également ressourcés au bord du Pacifique, autant sur le beau (petit) site de Mickey's Beach (où Pierre enchaîne le classique Surf Safari, 8b) que lors de virées nocturnes à San Francisco. Thomas nous a dévoilé sa passion secrète et surprenante pour la plage. Si vous passez par là-bas, nous vous recommandons le Sand Dollar Restaurant qui, outre sa bonne carte de vins, a au moins le mérite de vous changer des fast food.


Pierre dans Surf Safari (8b), Mickey's Beach
Pierre et Thomas en plein entraînement sur la plage de Stinson Beach, au nord de San Francisco

En quête de sens
Pour conclure, je terminerai par cette anecdote, représentative de ce que l'on peut ressentir au Yosemite. Chuck Pratt, l'un des meilleurs grimpeurs de la vallée, auteur de très nombreuses premières, était reconnu pour son calme et sa sérénité. Mais, au milieu des Ribbon Falls, à 500 mètres du sol après 3 jours dans la paroi, ses compagnons de cordées le surprennent à le voir frapper le rocher de ses poings, pleurant de rage, et criant : "je peux grimper pendant un millier d'année, je ne saurais toujours pas pourquoi je le fais... Pourquoi ?"
- "Qu'est-ce que je fais ici ?"

NB : pour vous plonger dans l'ambiance de l'escalade du Yosemite jusqu'à la fin des années 60, je vous recommande l'ouvrage de Steve Roper (plutôt bien) traduit en français.

A suivre....




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       Les habits de Pierre et Florent      
   








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