Le meilleur des cordes

© Escalade Alsace
Yann Corby

[Photo Phil Maurel]


Propos recueillis par Freddy


Toi et l'escalade :

Escalade-Alsace : Depuis combien de temps tu grimpes ?
Romain Pagnoux : J'ai commencé vers l'âge de 8 ans. Maintenant, j'en ai 25…
Ma mère avait fait un peu de montagne et d'escalade quand elle était jeune, et quand mes parents on vu que je grimpais partout (dans les arbres, sur les panneaux…) quand j'étais petit, ils ont décidé de m'inscrire au club dans lequel ma mère avait pratiqué et qui existait toujours : Amitié Nature, à Tarbes. Ça m'a plus de suite.
Au début on ne grimpait pas beaucoup : on faisait en gros une sortie en falaise par semaine, quand il faisait beau ou pendant les vacances. Donc ça restait une activité assez limitée. Mais au bout de deux ans, un mur s'est construit à Tarbes : ils avaient récupéré une structure artificielle fabriquée pour une compétition internationale, en Espagne, il me semble. C'était un Master International, où Legrand avait gagné, je crois. Il y avait les plus forts de l'époque, les Raboutou et compagnie.

EA : Ça ne nous rajeunit pas !
RP : Oui ! Après la compétition, ils avaient donc récupéré ces plaques ERE, avec du relief et des camemberts. Et à partir du moment où on a eu une structure sur Tarbes, on a commencé à s'entrainer plus régulièrement, et je me suis très vite mis aux compétitions.

EA : Donc tu as commencé la compétition dès le début, en fait.
RP : Oui, dès la 2e année.

EA : Qu'est-ce qui a fait que tu es devenu un compétiteur ?
RP : Je ne sais pas… Au début, je faisais très peu de falaise (je m'y suis mis assez tard de manière vraiment sérieuse, en fait : vers 2001 seulement) et j'ai toujours bien aimé la compétition quand j'étais jeune, même si je m'en éloigne un peu plus en ce moment. Mais ça m'a toujours plus.
Ce que j'y apprécie, par exemple, c'est que tu as un mur, avec une voie, tracée spécialement pour la compétition et je trouve que c'est intéressant, ça fait un objectif clair, bien défini… Quand on s'entraine beaucoup en mur, on a l'habitude de voir des prises partout et là, quand tu arrives, il n'y a qu'une voie qui a été tracée "pour toi", et je trouve que c'est intéressant, motivant…
Il faut arriver à se préparer en amont pour être prêt à ce moment-là, ce jour-là, et dans cette voie-là… Ce n'est pas comme en falaise, où tu peux revenir le lendemain. Là il- faut être prêt à l'instant T, et tu n'as pas le choix : c'est ce mur et cette voie. C'est un peu la surprise à chaque fois et il faut réussir à s'adapter. Donc il faut être prêt du point de vue physique, mais du point de vue mental aussi.
Ça t'entraine énormément au niveau mental, la compétition, parce que ça se joue énormément là dessus. Au plus haut niveau, tout le monde a plus ou moins les mêmes capacités physiques et la différence va vraiment se faire sur le mental : à la fois sur l'intelligence de grimpe (c'est-à-dire arriver à rythmer, trouver les bonnes méthodes), mais aussi arriver à prendre la bonne décision au bon moment, être dans le bon état d'esprit. Arriver à bien gérer l'isolement aussi… Il faut le dire, c'est quand même une partie de l'activité qui est… assez chiante ! C'est ce qui rebute beaucoup de personnes, vis-à-vis de la compétition. Cette période d'attente, d'isolement. Cette pression qui monte : les gens grimpent, on entend tout, mais on ne les voit pas. C'est vraiment un challenge d'arriver à gérer ça.
Après, le problème de la compétition, c'est que c'est très frustrant : c'est très difficile d'arriver à s'y exprimer. Bien souvent, tu chutes alors que tu aurais pu donner plus : une zippette, une mauvaise décision, une mauvaise méthode ou tout simplement ne pas être dans le bon état d'esprit et ne pas arriver à se battre jusqu'au bout. Mais bon, il suffit qu'il y en ait une qui marche et ça te remotive pour continuer !

EA : Comment t'entraines-tu ?
RP : je me suis toujours préparé plus ou moins tout seul, je n'ai jamais vraiment eu d'entraineur. Sauf quand j'étais petit : il y avait José Vinanbres, qui nous entrainait au club, jusqu'aux catégories minimes. Après, j'ai commencé à m'entrainer de mon côté, et à aller plus en falaise. José était toujours présent mais il gérait plus l'aspect logistique des compétitions. Mais ce n'était plus vraiment de l'entrainement et j'ai donc commencé à me former tout seul.
Je suis également allé au pôle France à Aix-en-Provence, en 2004-2005, pendant que j'étais au STAPS à Marseille. Mais j'ai été extrêmement déçu par l'équipe qui était sur place, au niveau de l'encadrement. En fait, il n'y a pas eu d'encadrement du tout ! C'est-à-dire que j'ai passé 2 ans sur place et j'ai eu deux ou trois entrainement, seulement. En fait, le problème, c'est que le pôle France est orienté uniquement sur les personnes qui font des perfs à ce moment-là. Quand j'y étais, c'était Caroline Ciavaldini qui marchait fort et qui était prise en charge par les entraineurs. Et si je voulais être entrainé aussi, il fallait impérativement que je me cale sur ses horaires… Aucun entrainement personnalisé pour les autres personnes. Du coup, j'ai toujours grimpé tout seul. Par contre, j'ai eu accès à des structures qui étaient vraiment au top. En plus, ils renouvelaient souvent les voies ou les blocs. Mais ça ne m'a absolument rien apporté de plus, du point de vue de l'entrainement.


[Photos : Mélanie Cannac]


EA : Et actuellement, en Alsace, où tu n'as pas de structure dédiée ?
RP : Cette année, je ne m'entraine pratiquement plus, ça n'a rien à voir avec ce que je pouvais faire avant. J'ai repris un petit peu l'entrainement, depuis le début de l'année, avec Grégory (ndlr : Demoulin) et aussi avec Pierre (ndlr : Bollinger): on refait des sessions de rési, des exos de gainage, du volume dans les voies. On a fait quelques sessions à l'ASCPA et à Roc en Stock. C'est important de varier les profils, aussi, donc j'essaie d'utiliser tous les supports à disposition : les structures artificielles mais aussi les falaises. C'est toujours important de varier les profils, sinon on s'ennuie assez vite.

EA : Tu fais de la poutre aussi ?
RP : J'en ai fait beaucoup, oui. En fait, il y a deux ans pendant l'été, je me suis fracturé l'astragale (ndlr : os de talon) à Targassonne en chutant sur un bloc. Suite à ça, j'ai été opéré avec visses et compagnie. Une très grosse fracture, quoi. Suite à ça, j'ai eu droit à 9 mois de béquilles et j'aurais normalement dû être de réopéré et refaire encore un an de béquilles derrière. Mais j'ai eu de la chance et j'ai pu éviter cette deuxième opération. Et donc paradoxalement, pendant un an, je me suis énormément entrainé : ça a vraiment été ce qui m'a motivé pour m'en sortir. Je faisais du bloc sur un pied, des voies en moulinette, beaucoup de poutre et de muscu… J'ai même fait les championnats régionaux sur un pied ! (rires) Je faisais des grosses séances de 3-4h, je grimpais minimum cinq fois par semaines.
Et j'ai développé une poutre "spéciale handicapé" : une planche d'environ 3m sur deux grands trépieds, avec des prises des deux côtés de la planche. Elle est très basse, pour que tu puisses la prendre en étant assis sur les crashpads. Du coup, quand tu l'utilises, tu es tout le temps en gainage, avec les jambes devant toi. Des déplacements d'un côté, de l'autre, tout le temps en blocage, réussir à tourner : au final, c'est super complet. Au début, j'avais développé ça avec mon père, en pensant que j'allais l'utiliser quelques mois mais finalement, je l'ai fait suivre lors de mes déménagements : Toulouse, puis San Sebastian l'année suivante (même si j'étais rétabli). Là, je l'ai laissée chez un copain à Toulouse et on fait encore de temps en temps des séances. En plus, j'avais beaucoup d'amis qui étaient motivés pour s'entrainer, à Toulouse, et du coup j'ai bien progressé, notamment en force. Mais finalement, j'ai constaté que ça ne m'a pas apporté tant que ça pour l'escalade. C'est sûr, j'ai progressé en grimpe : j'avais un volume de fou, une bonne rési… Mais par rapport à l'investissement que ça m'a demandé, je trouve que ça ne rapportait pas assez. J'avais déjà d'autres centres d'intérêts à l'époque et maintenant je n'ai plus envie de les sacrifier pour passer autant de temps à m'entrainer. J'en ai vu les limites. C'est un peu aussi ce qui me détourne de la compétition maintenant : c'est intéressant quand tu es à ton meilleur niveau et que tu peux faire des résultats. Et si tu n'as pas le temps de t'entrainer suffisamment, ça perd tout de suite de son intérêt.

EA : Pourquoi, selon toi, les autrichiens et les espagnols surpassent-ils les français en compétition ?
RP : Au niveau des autrichiens, c'est notamment dû au fait qu'ils ont de super structures d'entrainement. Pas seulement au niveau des infrastructures, mais aussi au niveau du staff, et c'est vraiment ce qui fait la différence.
Ils accueillent du monde et c'est complètement à l'opposé des choix qu'a pu faire la Fédé : on avait un pôle France plutôt exclusif. Quand j'y étais, nous n'étions que quatre. Et ce n'était ouvert à d'autres grimpeurs (français !) que pour des stages équipe de France. Donc c'était vraiment très, très fermé. Et quand je voulais faire venir des personnes extérieures, c'était impossible. Même des gens qui avaient un très bon niveau et étaient presque en équipe de France : la réponse était toujours non. Donc ça m'est souvent arrivé de faire des séances aux salles Grimper parce que je ne pouvais pas amener des amis au pôle France. Et le reste du temps, comme je me faisais chier tout seul au pôle France, je finissais par aller grimper ailleurs ! Mais ça a un petit peu évoluer quand même : maintenant ils essayent de l'ouvrir un petit peu.
Malgré tout, on reste très loin de la dynamique autrichienne, où les meilleurs mondiaux se rejoignent pour grimper ensemble à Innsbruck ou à Imst. Il y a par exemple Jacob Schuber, qui invite des copains à lui, Magnus Midtboe qui vient régulièrement. En fait, tous les meilleurs convergent vers cet endroit là et finalement, ça profite à tout le monde. Je me souviens qu'au pôle France, Jorg Verhoeven avait voulu venir s'entrainer, à un moment. Mais le staff restaient sur des positions du type, "Ah non, on ne va pas le prendre, si on l'entraîne, il va battre tous les français !" Je trouve ça débile parce que le fait de faire venir du monde de l'extérieur, ça profite à tous : ça crée une dynamique, une émulation, et pour moi c'est vraiment ça qui est le plus important, pour s'entrainer. Les structures, ça ne suffit pas. C'est d'ailleurs cette émulation que je recherche maintenant, et c'est ce que je retrouve en ce moment et qui me motive pour reprendre l'entrainement. Je n'arrive plus à faire comme avant, à m'entrainer tout seul. Je n'ai plus "la foi" pour faire ça.
Après, concernant les espagnols, c'est un peu différent, je pense. Ils commencent seulement à se structurer un petit peu, il y a des équipes qui se montent, avec des entraineurs. Ça se voit sur les compétitions : maintenant ils sont ensembles, alors qu'auparavant ils étaient tous très isolés. Je pense que pour eux, ce n'est pas du tout la même approche que les autrichiens. C'est plus dû à la culture de grimpe qu'il y a là-bas : du rocher partout, tout le monde fait de l'escalade... C'est beaucoup plus développé que chez nous.

EA : Alors là, je vois venir TL disant qu'à l'origine, l'escalade c'était en France et pas en Espagne ! ;-)
RP : Oui, c'est sûr, le centre de l'escalade s'est déplacé vers l'Espagne. C'est un pays qui attire beaucoup plus de grimpeurs : il y a énormément de possibilités, et peut-être aussi un climat plus favorable… Et de toute façon, on retrouve ces histoires de convergence et d'émulation. On a pu l'observer pendant assez longtemps avec Céüse ! Maintenant, ça a plutôt tendance à converger vers Siurana, Margalef, Montsant, et toute cette zone très riche en sites.

EA : On constate dans ton CV que tes perf max en falaises sont 8b à vue et 8c après travail : accordes-tu davantage d'importance à un 8c après travail ou à un 8b à vue ?
RP : Je ne fais pas vraiment de différence, non. C'est gratifiant d'arriver à faire des voies à vue, mais je trouve que c'est trop frustrant. Je préfère faire les voies rapidement après travail, que d'essayer des voies à vue. Du moins quand ça approche de mon niveau max. Quand tu tombes à vue à la fin de la voie alors que tu es passé à l'arrache tout le long, tu es sûr de refaire la même chose à l'essai suivant. Du coup, quand je me rapproche de mon niveau max, j'ai tendance à faire une montée de calage plutôt que d'essayer à vue. J'essaie malgré tout d'en faire de plus en plus, car je trouve que c'est plus bénéfique au niveau de l'intelligence de grimpe. Mais je préfère quand même faire une montée, bien repérer les mouvements et faire au premier essai derrière. C'est pour ça aussi que je n'ai pas fait de voies très dures : j'ai du mal à m'investir longtemps dans un projet, je préfère faire les choses rapidement.


[Essai dans un projet (8c+) à la grotte de Sabart, Ariège]


EA : Justement on a une question à ce sujet : as-tu déjà essayé des voies dans le 9 ?
RP : Non. J'ai essayé quelques projets, mais je ne pense pas en avoir essayé un dans le 9. Je ne suis jamais monté non plus dans un 9a déjà réalisé. J'ai essayé des trucs jusqu'à 8c+, mais jamais plus de deux séances. Je voyais que je n'étais pas loin, mais je ne me suis jamais vraiment investi.


L'Alsace :

EA : On en vient à parler de l'Alsace, puisque c'est tout de même ce qui nous a amené ici. Par quel biais as-tu découvert notre rocher, nos falaises ?
RP : En premier lieu, à travers les magazines : je lisais beaucoup Grimper et Roc 'n Wall. J'ai aussi des amis qui grimpaient régulièrement ici, comme Alex Chabot qui adore ce coin et qui vient régulièrement.
En fait, ça fait longtemps que je voulais venir grimper ici… Je savais que ça allait me plaire, vu que j'adore les voies courtes, plutôt en léger dévers, à réglettes. Des grands mouvements, avec peu d'intermédiaires. Du coup, pour rentrer à Science Po, j'ai choisi de présenter Strasbourg. D'une part, parce que l'école est intéressante, et d'autre part parce que je savais que le cadre allait me plaire.

EA : As-tu vu des différences flagrantes entre les sites d'escalade alsaciens que tu as découverts récemment et les sites du sud de la France ?
RP : En termes de style, oui. Comme je le disais avant, c'est une escalade physique, avec peu d'intermédiaires. Des mouvements assez athlétiques, en général, et très à doigts. Donc c'est quand même assez différent de ce qu'on peut trouver ailleurs.
Après, en termes d'équipement… il y a les anneaux du Windstein, peut-être ? (rires)

EA : Au niveau de l'équipement, dans certaines falaises du coin, tu n'as qu'un seul point quand tu arrives en haut. Ça te choques ou pas ?
RP : Ça m'a un peu surpris, oui. C'est sûr, c'est plus pratique d'avoir un relais.
C'est vrai que c'est une spécificité locale : il n'y a qu'ici que j'ai vu des voies qui finissaient sur une grosse broche. Mais, ça fonctionne aussi. C'est peut-être plus sécurisant d'avoir un relai relié, mais ça ne m'a pas plus choqué que ça, non. Ça m'a juste surpris au début, c'est tout.

EA : Le microcosme alsacien peut parfois être assez virulent, comme tu as sûrement pu le constater sur le forum. Y a-t-il selon toi des différences entre les grimpeurs alsaciens et les autres ?
RP : Non, je ne pense pas. Sur site, on sent bien une légère différence entre les locaux et ceux qui ne sont pas du coin, mais c'est valable quelle que soit la région, ce n'est pas propre à l'Alsace. Peut-être qu'ici il y a quand même un état d'esprit de communauté qui est plus présent, mais après, les gens restent avant tout des grimpeurs, donc au final…

EA : Qu'en est-il du mythe comme quoi les cotations alsaciennes seraient plus dures qu'ailleurs ?
RP : Je pense que ça dépend vraiment plus des sites que des régions, en fait. Là où j'ai pris la plus grosse claque, ça doit être quand ils ont réouvert la Face ouest, à Buoux. Je l'ai trouvée vraiment dure. Quand je suis monté dans les mains sales, le 8b, je n'ai pas pu faire le réta. Ce n'était pas en conditions c'est sûr, mais j'ai trouvé ça très, très dur par rapport à la cotation. Donc ça dépend plutôt des sites. Ce sont souvent les vieux sites, d'ailleurs. Et c'est pareil dans les Pyrénées : quand on va dans certains sites, on sait qu'on va prendre une rouste ! Je pense à Saint Pé d'Ardet, par exemple, dans le Comenge, qui date des années 80.
En fait, je crois que ce n'est pas tellement le fait que les cotations soient plus sévères, dans ce genre de sites, c'est surtout le style qui est différent, plus exigeant. Il y a des voies comme par exemple le monument, au Kronthal (ndlr : le monument hystérique, 8b), que j'ai trouvé normal pour la cotation, alors qu'il y a d'autres voies qui ont la même cotation et qui sont beaucoup plus exigeantes. Souvent, dans ces cas là, il faut être bien placé, bien poser les pieds et en même temps serrer les prises et forcer. Donc il faut vraiment être complet et c'est ça qui fait que c'est un peu plus difficile que dans d'autres sites/voies.

EA : Tu penses à ton projet de la journée, là ? ;-) (ndlr : Force & honneur)
RP : Oui, par exemple ! Et cet ensemble de choses rend ce type de voies plus exigeant que des voies qui déroulent. Mais après, en termes de difficulté pure, je ne trouve pas que ce soit forcément différent.


Quelques heures après l'interview Romain enchaînera Force et honneur, 8b au Gauxberg [Photos : Yann Corby]


EA : Et en dehors de ça as-tu vu des hétérogénéités entre certains sites, du point de vue des cotations ? Cotations plus cools dans certains sites que d'autres. En général, le point de comparaison classique, en Alsace, c'est Gauxberg/Kronthal. Ça tombe bien, tu as fait les deux !
RP : Effectivement. Mais non, les cotes du Gauxberg ne m'ont pas choqué. Enfin, c'est ce que je disais : ça dépend vraiment plutôt du style des voies. Par exemple, collection automne-hiver (8a), j'ai dû mettre 15 essais, pour le faire. Et encore, je suis passé en m'énervant, complètement à l'arrache dans le pas du bas. Après, c'est tellement bloc que ça ne me paraît pas plus que 8a parce qu'une fois fait le départ, c'est fini. À l'opposé, le chant des rêves (8a+), et ne m'a posé aucun problème, alors qu'il est côté plus dur. C'est pareil au Kronthal , il y a de voies qui ne m'ont posé aucun problème, et il y en a d'autres qui sont tellement exigeantes !… Je suis monté une fois dans Tête de Gilette, par exemple. Bon, c'est un cas extrême, vraiment très particulier, mais je ne pense pas que ce soit plus dur que 8a pour autant. Seulement c'est tellement atypique et exigeant que c'est plus dur à faire.

EA : Quand on regarde ta liste de croix alsaciennes, on constate la présence de nombreuses voies cochées à vue ou flash, entre 7c+ et 8a+. Fais-tu normalement 8a à vue quel que soit le spot et le type d'escalade ?
RP : C'est rare que je rate des 8a à vue. En général, ça marche dans, disons… à peu près 3 fois sur 4. Après, c'est comme partout, ça dépend des styles. C'est-à-dire que sur des styles qui déroulent, je les réussi pratiquement à chaque fois. Je peux même en faire à l'échauffement, quand je suis entrainé. Sur des styles plus courts et plus exigeants, comme ici, c'est plus difficile.

EA : Donc le 8a à vue en Alsace, serait effectivement plus dur qu'ailleurs ? Enfin "que dans un style plus long", dirons-nous ?
RP : Oui, clairement ! Mais encore une fois, ce n'est pas spécifique à l'Alsace, mais plutôt au style de grimpe. Il y a d'autres sites chez moi, dans les Pyrénées, où le à vue est aussi pratiquement impossible. Je pense à des sites un peu "old school" où c'est très technique, c'est de la dalle, carrément. Là, le à vue il est… extrêmement dur ! Même après travail, il faut passer un temps infini à trouver les prises, caler les mouvements… Bouger trois fois les pieds avant de bouger une main…
Ce sont des styles qui sont moins à la mode aussi, parce que ça demande plus d'investissement. C'est pour ça que je pense qu'un 8a ici, ça peut très bien valoir un 8a en Espagne. Mais comme les filières ne sont pas les mêmes, il est plus dur à réaliser à vue en général, oui.

EA : Au final, garderas-tu un bon souvenir de ton intermède alsacien ? Es-tu content des perfs que tu as réalisées ici ?
RP : Oui, je suis très content ! Normalement, je partirai à la fin du mois de Février, donc ça va très vite arriver. Mais je serais bien resté plus longtemps ! Et je reviendrai sûrement de temps en temps.

EA : Et tu es content aussi des perfs que tu as réalisées ? Tu pensais faire mieux.
RP : Et bien en venant ici, j'avais surtout envie de découvrir plusieurs sites, de faire pas mal de voies différentes. Du coup, je ne me suis pas investi dans un projet dur et j'ai fait surtout du à vue. Donc je suis très content de ce que j'ai pu faire, mais en termes de perfs, ce ne sont pas du tout des performances de premier ordre, non. Pour te donner une idée, suite à mon épisode "pied cassé", où je m'entrainais vraiment énormément, je faisais en général un ou deux 8b+ dans la séance. Là, je n'en ai pas enchainés de tout mon séjour, par exemple. Si je restais jusqu'à la fin de l'année, j'irais voir des projets plus durs, c'est sûr. Mais bon, je ne suis pas frustré pour autant ! Là, ce n'est pas le but, c'est tout.

EA : Des coups de cœurs éventuels ? (sites / voies)
RP : Et bien, au final, j'ai principalement grimpé au Kronthal à cause du côté pratique du site, venant de Strasbourg. Mais j'ai beaucoup aimé les voies du secteur du Théâtre : ça correspond vraiment à mon style et j'ai trouvé que c'était vraiment de la belle escalade. J'ai adoré tous les 8, et même les voies d'à côté, comme le chien engagé. Bon, j'en ai vite fait le tour, malheureusement, mais j'ai vraiment apprécié.
Sinon, j'ai aussi beaucoup aimé le Windstein. Les voies, mais aussi le cadre : J'aime bien la peinture. J'ai notamment une reproduction d'un tableau de David Friedrich, de la période romantique allemande, et c'est exactement le même type de paysage, avec les grandes tours de grès. On voit vraiment qu'ils se sont inspirés de la région et ça m'a rappelé un peu tout ça.

EA : Y a-t-il des falaises ou des voies qui te donneront envie de revenir en Alsace ?
RP : Pour l'instant, je n'ai pas laissé de projet…

EA : Il y a un truc que tu aurais envie d'essayer, quand même ? … Pyrrhus, par exemple ? (sourire)
RP : C'est laquelle, déjà ??

EA : Le 9a du Gauxberg, qui démarre dans force et honneur.
RP : Ah, oui… Non, elle ne me fait pas trop rêver, celle-là (rires).
Non, il y a des classiques que je n'ai pas encore essayées. Notamment l'art, à Gueb. Bon, c'est plus pour le côté historique que pour l'ampleur de la voie, mais ça a l'air sympa.
Il y a aussi les deux 8b du Windstein, Idées Noires et Morpho Choisie, que je n'ai pas encore faits.


[Un essai dans Idées noires 8b > prochainement Florent Wolff nous proposera un montage vidéo]


EA : Conseillerais-tu l'Alsace comme destination "trip grimpe" ? Pourquoi ?
RP : Ah oui, tout à fait ! Justement, avec Alex (ndlr : Chabot), on avait déjà projeté de venir, pour grimper. Mais je ne sais plus pourquoi, ça n'avait pas pu se faire, finalement. Mais clairement, oui, j'aimerais bien revenir avec des amis à moi, pour leur faire découvrir.

EA : Et alors pourquoi y a-t-il selon toi, si peu de grimpeurs "sudistes" ou étrangers qui visitent l'Alsace ?
RP : Et bien c'est ce que je disais avant, le style d'escalade : les voies courtes, qui arquent… C'est quand même un style exigeant et je pense que c'est ça qui rebute souvent les gens. Ça ne plaît pas à tout le monde… Et c'est vrai que la majorité des gens cherche un peu la facilité : le climat qui va bien, les voies qui déroulent un peu, qui sont moins exigeantes, et donc plus faciles à réaliser même si en terme de difficulté ce n'est pas forcément différent, encore une fois. Mais c'est sûr, c'est moins vendeur…


En vrac :

EA : Que penses-tu de la reconversion des grimpeurs de compétition tels que Patxi Usobiaga ou Alex Chabot, que tu connais, donc ?
RP : Je trouve que ce que fait Alex, c'est super. Là, il prépare le guide et il se dirige de plus en plus vers la montagne. Pour moi, c'est vraiment une reconversion réussie. Arrêter les compétitions quand on est au plus haut niveau et se diriger vraiment vers l'escalade, faire beaucoup de voyages, et équiper lors de chacun d'eux, arriver à développer l'activité et à la faire partager à travers les tournées des clubs qu'il a pu faire… Ces tournées des clubs, c'était super, mais c'est vrai que ça devait être un gouffre financier, pour lui. Donc il était temps aussi qu'il passe à une vraie activité et je pense que la montagne, ce sera parfait pour lui. Je trouve que c'est bien d'arriver à rester dans l'activité en faisant un truc qui nous passionne, découvrir d'autres facettes de l'escalade.
Patxi, lui, c'est différent. Il a eu une grosse blessure aux cervicales, suite à un accident de voiture et il a encore du mal à regrimper, donc il n'a pas pu reprendre l'escalade à haut niveau. Je sais qu'il s'est mis au surf. Ça il peut en faire. Mais je pense qu'il va prendre une direction similaire à celle d'Alex. Dans son cas, il se dirige de plus en plus vers les grandes voies. Après je ne sais pas trop ce qu'il a prévu. C'est toujours délicat, les reconversions des grimpeurs. Mais je trouve que c'est intéressant d'arriver à rester dans le milieu, en en découvrant d'autres facettes.
Après, il y a d'autres reconversions possibles. Je pense notamment à Jérôme Meyer qui travaille maintenant pour les fédérations. Mais du coup, ce n'est pas une découverte "d'autre chose" : il reste dans les circuits des compétitions. C'est sûrement intéressant ce qu'il fait, mais je trouve que c'est plus sympa d'arriver à se reconvertir dans ce qui fait, pour moi, l'essence de l'escalade, les origines : la montagne, l'alpinisme… Ça me paraît logique, presque une voie normale.

EA : Justement, tu parlais de compétitions, de fédérations… À ce sujet, as-tu une opinion, sur l'olympisme pour l'escalade ?
RP : Pas vraiment… Honnêtement, je m'en fous un peu que ce soit ou pas aux JO. Bon, je sais aussi que je ne ferai plus de compétitions à haut niveau. Si j'étais toujours dans les meilleurs mondiaux sur le circuit de coupe du monde, je n'aurais peut-être pas le même discours.
Mais avec l'olympisme, c'est certain qu'on se dirige de plus en plus vers un éloignement de la compétition par rapport à l'escalade. Déjà maintenant, les deux pratiques sont différentes. Bon, les compétiteurs vont encore en falaise, donc c'est qu'il reste tout de même un lien. Malgré ça, c'est déjà complètement autre chose : un falaisiste ne pourra pas être fort de suite en compétition.
D'ailleurs je suis très déçu par la tendance actuelle, notamment encouragée/liée aux JO, qui est de chercher à médiatiser les compétitions. Il faut que ce soit plus visuel, que ça puisse passer à la télévision… Pour ça, ils ont supprimé les super-finales, pour que ça ne puisse pas dépasser dans le temps, alors que c'était les meilleurs moments des compétitions. Je me souviens d'avoir vu une super-finale entre Alex Chabot et Patxi Usobiaga à Chamonix, quand ils étaient les deux meilleurs mondiaux du moment. C'était un "super-spectacle" ! Et ça on le perd vraiment !
Les dernières compétitions que j'ai vues, à Barcelone, c'était ca-ta-stro-phique ! J'étais sur place, parce que je participais à la compétition, mais… On s'est fait chier ! C'était nul à regarder !

C'est complètement aberrant, comme raisonnement : ils veulent que ce soit spectaculaire et en même temps ils enlèvent tout le spectacle… Enfin, c'est peut-être plus intéressant si on n'est pas grimpeur… ? Mais pour nous, ça a vraiment l'effet inverse. Par comparaison, une des meilleures compétitions que j'ai vue, c'était Valence, où tout était vraiment bien organisé. Il y avait des poursuites avec des lumières, la musique qui allait bien, des caméras un peu partout et deux écrans géants sur lesquels ils rediffusaient en même temps des ralentis… Donc tout était fait pour que ce soit scénique, pour mettre les grimpeurs au centre de l'action. Ils ont vraiment réussi à faire de cette compétition un vrai show.
Mais la tendance actuelle veut simplement que ça aille plus vite. Donc on réduit le temps de grimpe, on fait des voies sans repos où c'est ultra-rési du début à la fin… Il n'y a qu'à voir les gros plans des grimpeurs : ils souffrent ! Ils sont presque en apnée ! Et du coup ça va très vite : quatre mouvements et "pouf", ça tombe. On n'a rien le temps de voir. Je trouve qu'on perd là ce qui était intéressant en compétition : non seulement la gestion de l'effort (pour le grimpeur), mais aussi les différences de rythme. C'est aussi ça qui fait un spectacle. Alors, c'est sûr que parfois on peut s'ennuyer pendant les repos mais maintenant c'est tout le temps à l'intensité max, aucune variation, et je trouve ça très dommage.
Donc c'est vrai que l'olympisme, de ce côté-là… Enfin c'est plutôt la transformation qu'on applique à l'activité pour que ça rentre dans le cadre olympique qui est très dommage. Mais on aurait très bien pu ne pas en arriver là, je pense.
Là, tout est axé sur la vitesse. C'est-à-dire que la vitesse constitue la porte d'entrée pour l'olympisme. Déjà parce qu'à la base, c'est ce qui est le plus spectaculaire. Mais même en vitesse la transformation a été très importante : maintenant on a des voies qui sont identiques, pour pouvoir établir des chronomètres. Parce que c'est ça qui est intéressant, dans les JO ! C'est le chrono, pour pouvoir battre un record ! En escalade, ce n'était pas possible. Maintenant, c'est possible en vitesse…
Mais du coup, c'est de la gym, ce n'est plus de l'escalade. Avant, la vitesse restait de l'escalade, même si c'était plus athlétique, parce qu'on avait deux voies différentes : ce n'était pas très dur mais c'était quand même de 6c à 7b, donc il fallait se réorganiser, ce n'était pas tout le temps la même chose. Et après on passait dans l'autre voie et on cumulait les deux temps. Maintenant, c'est la même voie pour tout le monde, en plus ce sont des grosses prises… Donc tu mets un bon gymnaste, tu l'entraines à fond, et il fait champion d'Europe ou du Monde, quoi ! Le chinois qui est le meilleur actuellement, je ne pense pas qu'il fasse beaucoup d'escalade à côté ! Il n'y a pas besoin de faire de l'escalade, pour être champion du monde de vitesse… Donc ça, clairement, pour moi, c'est… c'est une blague, quoi ! Ce n'est pas de l'escalade !! C'est juste un moyen de rentrer dans l'olympisme et d'essayer d'emmener avec ce qu'il y a derrière, c'est-à-dire le bloc et la difficulté.

Mais le problème c'est que, ces épreuves de bloc et de difficulté, elles sont du même coup transformées aussi, pour pouvoir mieux rentrer dans ce cadre. Par exemple maintenant, quand on est ex-æquo, on repart dans la même voie et on est départagé au temps ! Sur des compétitions de difficultés ! Et c'est déjà arrivé, par exemple sur une finale de championnat de France espoirs (donc ça a déjà été transcrit dans les textes nationaux !). Les juniors étaient 4 à sortir la finale, donc super-finale dans la même voie : les 4 ressortent la voie et ils sont départagés au temps. Pour moi ce n'est plus de la difficulté, c'est de la vitesse !! Donc là, on a complètement dénaturé l'activité "escalade" en compétition.
Actuellement il y a une tendance lourde, de fond, liée à tout ça qui me déçoit beaucoup. C'est aussi pour ça que je m'éloigne un peu de la compétition. J'ai plus de mal à m'y exprimer, ça ne correspond plus à mon style. Enfin, ça dépend lesquelles évidemment. Par exemple à la coupe du monde de Puurs, que j'ai faite fin septembre : là, j'étais moins entrainé je grimpais sur mes acquis. En qualif, c'était flash, donc là, clairement, je suis passé tout juste 23e en grimpant bien, en faisant tout ce que je pouvais. Et les demi-finales à vue, où il fallait un peu grimper, il y avait des choses à sentir… J'ai grimpé de la même façon qu'en qualif, une bonne intelligence de grimpe, je n'ai pas fait pas d'erreurs, j'ai bien rythmé, j'ai fait ce que j'ai pu et je me retrouve 10e, parce que certains ont fait des erreurs, eux. Par contre, quand je suis allé à Barcelone, le mur faisait 11m de haut, j'étais encore moins entrainé et là c'était ultra-rési et, j'ai rien fait, quoi ! Mais bon là, je n'ai pas pu m'exprimer et c'était assez frustrant, ça m'a un peu passé l'envie de retourner sur les coupes du monde.

EA : Sinon, à l'heure de l'internet, de la diffusion de l'information à outrance, etc… beaucoup de grimpeurs forts ont leur propre blog. Qu'en penses-tu ?
RP : Je crois que si on veut vivre de l'escalade, d'un point de vue professionnel, c'est indispensable. C'est un moyen de contrôler un peu son image ainsi que de fournir des informations sur soi-même. Avec les sponsors, ça fait partie du jeu. J'en ai eu un quand j'étais plus jeune. Je pense qu'il doit toujours être accessible, en fait… avec des vieilles photos ! (rires)
Un des autres intérêts de la chose, c'est que ça permet d'avoir un espace d'expression directe, pour dire ce qu'on a envie de dire. Ce n'est pas forcément que montrer des performances, ça peut être aussi partager des voyages. Alex a un site où il mettait beaucoup de photos de ses voyages, il parlait de ce qu'il faisait, des tournées des clubs et c'est indispensable d'avoir un outil comme ça quand on veut vivre de l'escalade. Du moins en tant que sportif de haut niveau. Quand on est BE, ça peut avoir une utilité aussi, mais ce n'est pas la même.

EA : Et toi, tu visites ces sites là ?
RP : Non, très peu. Non, en sites internet, je vais uniquement sur Kairn. J'aime bien y aller, ce sont des amis qui gèrent ce site… Et puis escalade-alsace aussi ! (rires)

EA : Ne te sens pas obligé ! (rires)
RP : Non, franchement, j'aime bien. Il y a beaucoup d'informations, et pas que les news : les infos sur les sites de grimpe, les photos… Et il y a aussi le forum, même si ça peut parfois occuper beaucoup de monde sur des sujets plus futiles, ça a aussi son utilité pour créer une communauté escalade, et arriver à rencontrer plus de monde. Enfin c'est assez complet, finalement.

EA : On va continuer sur l'aspect sponsoring : à ton avis, combien gagne Chris Sharma, à l'année ?
RP : Je n'en ai aucune idée, mais je pense que c'est un des rares à gagner correctement, et même bien, sa vie avec ses contrats de sponsoring.

EA : Tu penses que c'est facile/possible de gagner sa vie en tant que grimpeur, via le sponsoring ?
RP : Je n'ai jamais eu de contrat financier, donc je ne sais pas trop ce que ça peut donner. Mais j'ai vu l'expérience qu'en a eue Alex Chabot : ses contrats lui permettaient de vivre correctement, mais… Clairement, ça ne t'apporte pas une retraite ! Tant que tu es à haut niveau (au meilleur niveau !), tu peux arriver à en vivre correctement. Et même en ayant fait ce qu'il a fait, c'était difficile d'arriver à en vivre correctement sur le long terme : pour compléter, il travaillait comme BE dans les canyons pendant 2 ou 3 mois.
C'est d'ailleurs ça qui m'a fait relativiser, concernant le sponsoring. Déjà, je n'avais pas envie d'être dépendant de l'activité, je voulais que ça reste une passion. En plus, on se blesse facilement et quand tu es à haut niveau, même si ce n'est pas forcément la fin du monde, c'est très dur de revenir, après une blessure. Il faut vraiment avoir des personnes, des sponsors qui te soutiennent et qui s'investissent sur du long terme. Et les grosses boites, le long terme, elles ne connaissent pas. Il n'y a pas d'investissement vis-à-vis des grimpeurs, je pense. Donc c'est très difficile d'arriver à instaurer/entretenir une relation de confiance inscrite dans la durée.
C'est tout de même faisable avec des boîtes qui sont vraiment issues du milieu escalade comme Béal par exemple, ou Five-Ten (même si, les concernant, je ne sais pas comment ça va évoluer maintenant qu'ils ont été rachetés) : je suis chez eux et ils m'ont toujours fait confiance, même si je faisais un peu moins de résultats. C'est le cas aussi avec Patagonia : ils ne m'ont jamais demandé d'avoir des résultats, juste de partager ce que je faisais, de leur donner quelques photos, des infos sur mes voyages ou mes activités.
*Note : entre l'entrevue et la parution de l'interview, Béal n'a pas souhaité renouveler le contrat de Romain.

EA : Selon toi, quel est le grimpeur français le mieux payé ?
RP : Le mieux payé… par les sponsors ? Je ne sais pas trop qui vit de ses sponsors… Peut-être Mike Fuselier ou Romain Desgranges, mais je n'ai aucune info. Je ne sais pas quels sont leurs contrats, mais en tous cas, je ne pense pas qu'il y ait de français professionnels qui arrivent à vivre uniquement de leur sponsoring, à l'heure actuelle.

EA : Changement de registre : pourquoi Adam Ondra est-il si fort, à ton avis ?
RP : Je pense qu'il a des prédispositions, c'est clair. Il est plus doué que la moyenne et il a bénéficié de toutes les conditions qui ont permis d'exprimer tout ça. Il a commencé très tôt, dans un cadre avec des parents qui faisaient déjà de l'escalade, il a vite grimpé avec des gens forts et ça a créé une émulation, etc… Mais il est avant tout très, très doué. Quel que soit le style ou le type d'escalade, que ce soit des grandes voies, du bloc, il est fort. Je pense qu'on peut presque dire que c'est… un génie ? Mais c'est clair qu'il a vraiment des prédispositions, et que ce n'est pas uniquement dû à l'entrainement : l'entrainement seul ne permet pas d'arriver à ce qu'il a pu faire.

EA : On a certaines personnes qui sont bien renseignées, et il y en a notamment qui savent que tu as eu une scorecard sur 8a.nu mais que tu ne l'as plus. Ils se demandent donc pourquoi.
RP : Oui, j'en ai entretenue une assez longtemps, en effet. Je l'ai gardée pour avoir un peu un historique de ce que j'ai pu faire. Elle me sert notamment quand je retourne sur des sites où je ne suis pas allé depuis longtemps, pour voir un peu ce que j'ai déjà fait, et m'éviter de retourner dans les mêmes voies.
L'intérêt que j'y voyais, c'est la possibilité de "s'abonner" à la scorecard d'autres personnes. On peut donc se tenir au courant des dernières voies que les personnes concernées ont faites et ça me permettait de suivre un peu les potes, qui ne vivaient pas forcément à proximité, de partager des infos sur les voies, les voyages…
L'autre avantage de 8a.nu est que quand on va sur de nouveaux sites, ça permet aussi de voir quelles sont les voies les plus répétées. Ce ne sont pas forcément les mieux, c'est sûr, mais ça donne idée des voies à faire.

EA : D'accord. Et alors pourquoi avoir arrêté ?
RP : C'est juste qu'au bout d'un moment c'était devenu une contrainte, d'avoir à rentrer les voies. Maintenant, je n'y vois plus d'intérêt. Je n'ai plus envie de "collectionner", je n'ai pas besoin de savoir combien j'ai fait de voies en 8… Je ne l'ai pas supprimée pour les raisons évoquées plus haut, mais je ne fais plus de mises à jour, non.

EA :Y a-t-il des grimpeurs qui te font rêver, ou des voies ?
RP : (gros blanc…) Et bien, je ne sais pas… Il y a des sites que j'aime beaucoup. J'adore Buoux, par exemple. Après, je n'ai pas vraiment de voies qui me font rêver. En tous cas, ça ne me vient pas de suite, là…

EA : Je sais pas, Tom et je ris, au Verdon ?
RP : J'y suis déjà allé. J'aimerais bien y retourner d'ailleurs : ça, c'est une super voie, oui.

EA : ou alors Action directe ?
RP : Déjà, j'aimerais bien trouver l'occasion d'aller dans le Frankenjura. Je suis d'ailleurs très déçu d'être venu à Strasbourg et de pas avoir pu m'y rendre. J'avais déjà essayé d'y faire un trip d'une semaine mais ça avait été annulé au dernier moment, parce que je m'étais blessé à un doigt. Mais c'est un site où j'irais, ça c'est sûr, oui. Ça fait partie des sites que j'ai vraiment envie de voir. Après sinon, j'ai bien envie de retourner rapidement à Buoux. Ça fait un moment que je n'y suis pas allé…

EA : Comment t'imagines-tu dans 10 ans ? (travail, grimpe etc.)
RP : Pour l'instant, je suis justement à une période charnière, donc je ne sais pas trop. Je finis mes études à Science Po cette année, en Master de Politique Européenne, et là je suis encore dans les recherches de stage. Pour la suite, j'aimerais m'orienter vers le domaine politique et faire assistant parlementaire au parlement européen dans un premier temps, auprès de députés… de gauche… (sourire). Je suis plus particulièrement intéressé par Europe Écologie : j'aime bien leur travail quotidien au parlement. Actuellement, j'ai plus d'expérience dans le domaine culturel, mais j'aimerais bien m'impliquer un peu dans le domaine des affaires économiques et financières. Pour l'aspect grimpe, je savais déjà en venant à Sciences Po que j'aurais moins le temps de m'entrainer et ce sont des métiers (une fois que j'aurais fini mais études), qui laissent très très peu de temps. Donc je pense que l'année dernière était un peu ma dernière année de compétition. À moins que je trouve le temps de m'entrainer, mais ce serait étonnant que je poursuive dans cette voie. Mais ce qui est sûr, c'est que j'aurai toujours une pratique de l'escalade, même s'il est clair que je pourrai en faire beaucoup moins que ces dernières années…


[Au sommet du "Spigolo" à la petite aiguille d'Ansabère au cirque de Lescun (Pyrénées atlantiques)]


EA : Tu pratiques la musique à un très bon niveau (conservatoire). De quel instrument(s) joues-tu ?
RP : Oui, j'ai fait 10 ans de conservatoire, où j'ai fait du cor d'harmonie. Je joue encore régulièrement, même si j'en fais beaucoup moins qu'avant. Là, je joue dans un orchestre amateur de Strasbourg, depuis le début de l'année. C'est un orchestre avec un très bon niveau, donc c'est vraiment intéressant. Ce n'est pas du tout la même approche que l'escalade, où on est vraiment dans la performance, dans la réalisation : il faut être efficace et arriver au bout de la voie. Dans la musique, ce n'est pas du tout la même approche. C'est moins individualiste aussi (sauf quand on est soliste). Dans cet orchestre, on est 80 musiciens et il faut que chacun apporte sa pièce pour que ça fonctionne, et on ne recherche pas la performance, on recherche la perfection. Il faut faire juste ce qui est écrit, pas trop fort, juste à la bonne hauteur. Il ne faut pas que ça sorte du lot (sauf quand on est sur des traits en solo), mais il faut rechercher la perfection, arriver à faire la chose le mieux possible. Et là, le style est particulièrement important. Et je trouve que c'est complémentaire, comme activité.

EA : Et le fait que tu doives jouer avec les doigts? L'escalade et le raidissement des doigts associés ne pose-t-elle pas problème ?
RP : Ah non, non, j'ai la chance d'avoir un instrument qui ne me pose aucun problème au niveau des doigts, justement. Ça demande très peu d'agilité de ce point de vue : tout se passe au niveau des lèvres. C'est ça qui est assez frustrant dans cet instrument d'ailleurs : ce sont des petits muscles et si on ne s'entraine pas très régulièrement, on perd très vite le niveau. Ça demande beaucoup, beaucoup de régularité.
Donc j'ai cette chance, vis-à-vis des doigts, contrairement à un de mes amis, Kevin Lopota, qui est musicien professionnel et très fort grimpeur. Il est contre-bassiste et il a été en équipe de France de bloc. Il grimpe beaucoup, notamment à Bleau (ndlr : 8B+ bloc). Il arrive aussi à faire les deux, mais c'est déjà plus compliqué. Il faut bien gérer les emplois du temps, ne pas grimper avant d'aller jouer, alors que de mon côté, ça ne pose pas de problème. Il faut juste ne pas avoir les lèvres gercées ! Donc j'abuse du stick, quand je vais en falaise (rires).
Et si on est pianiste, ce n'est même pas la peine d'y penser…


Le mot de la fin :

EA : Est-ce que tu as testé l'adage alsacien "Meteor rends moi fort" et es-tu déjà "addict" aux bretzels, ou pas encore ?
RP : Pas addict, mais j'aime bien, oui. Et la bière, je pense que ça fait partie de la culture escalade. Ici, c'est peut-être plus présent qu'ailleurs… Encore que, pas sûr : en Espagne, ça fait vraiment aussi partie de la culture. Donc, "rend plus fort", je ne sais pas, en tous cas, plus convivial, ça c'est sûr.

EA : Cet entretien touche à sa fin. Merci Romain et merci à ceux qui nous ont envoyé des questions (AK, NM, Steve et Virginie).


Romain est soutenu par : Five-Ten et Patagonia







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