Le meilleur des cordes

© Escalade Alsace
Yann Corby
Kabir Kouba garde ce qu'elle prend


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Chronique québécoise par Jean-Pierre Banville
[17 novembre 2003]


Deuxième fin de semaine glacée. Deuxième fin de semaine à pratiquer cette activité pour le moins inutile qu'est le drytooling. Pourquoi faire simple lorsqu'on peut faire compliqué ?

Les Hurons? Vous connaissez les Hurons?
Cette grande tribu alliée aux Français qui, pour toute récompense, se vit décimée durant une guerre fratricide contre les autres nations iroquoises. Ces massacres eurent lieu sur leurs terres ancestrales au bord du lac qui porte maintenant leur nom, une véritable mer intérieure.
Quelques 300 rescapés du génocide arrivèrent à Québec, d'où étaient partis les missionnaires leur apportant la Bonne Parole. Ils arrivèrent sans ressources et on décida de les relocaliser à l'île d'Orléans puis à Beauport pour finalement aboutir au Village Huron , une minuscule réserve à moins de 10 kilomètres de la ville. Ils obtinrent le droit de chasse et de pêche au nord de l'agglomération et ont réussi à survivre, au prix de leurs traditions et de leur langue, grâce aux produits agricoles de leurs petits lots.

C'est une pauvre terre caillouteuse, cette réserve, traversée par la rivière St-Charles qui a creusé le sous-sol calcaire d'un profond sillon où se précipite les eaux venant du Bouclier Canadien. Un village maintenant nommé Wendake qui se fait progressivement englober par l'étalement urbain. Un sillon qui se nomme Kabir Kouba qui n'a pour lui que le naturel pittoresque et quelques berges escarpées de calcaire pourri qui ne tiennent même pas une broche.

Kabir Kouba n'existe que parce que c'est à 5 minutes en voiture. N'existe pour l'escalade, bien entendu, et l'escalade de glace en particulier: certaines parois se couvrent d'une belle glace tôt en saison et c'est un site facile d'accès idéal pour les débutants qui ne veulent pas se faire voir au cirque de la Chute Montmorency.
Et en prime on a découvert cette année que les parois qui ne se couvrent pas de glace en totalité sont parfaites pour le drytooling de début de saison!

Donc on y installe des moulinettes autour des arbres… le rocher interdit les gougeons ou scellements… et on tente en début de saison des combinaisons impossibles sur les 10 à 15 mètres de vertical de Kabir Kouba. C'est le petit four de la saison de glace, le Brötsch du drytooling ( là, je sens que Thomas L. va m'aimer!).

Présentons maintenant un des convives de ces froides agapes : mon ami Simon. Ingénieur de profession et patenteux par goût, il s'est fabriqué la meilleure paire de piolets en Occident. Oubliez les Scuds ou les Quarks : ses piolets-maison sont imbattables. Une oeuvre d'art à laquelle il tient comme à la prunelle de ses yeux. Généreux comme tout, il me laisse les utiliser pour certains projets désespérés et surplombants. Quant on connaît ma masse, on peut apprécier la résistance de ses outils!

Donc, me voilà cet après-midi en train d'essayer un toit que me recrache depuis la semaine dernière : trois " match " de mains à la suite pour passer le toit puis un " hook "de talon pour de tirer par-dessus le dernier bombé. C'est le bombé, le problème, et trois fois aujourd'hui il m'a rejeté comme la vieille peau que je suis.
J'en suis à mon dernier essai car mes bras sont morts mais comme je vais toujours plus haut à chacun de mes essais, je suis convaincu de pouvoir sortir. Départ un pied sur la glace et l'autre sur le rocher, une dizaine de pieds de vertical en M3 ou 4 puis le premier " match " sur le piolet droit, suit le deuxième " match " de la même main puis le troisième " match " sur un petit gratton. Un blocage de pied et hop, je vais chercher la prise clé et je ramène mon deuxième piolet à coté du premier puis je fais un crochet du pied droit quand … BANG !

Quelques secondes avant la chute.... Un piolet glisse de coté et je pars la tête en bas en hurlant comme un diable dans l'eau bénite. L'autre piolet me sort des mains ( pas de dragonnes sinon les changements de mains sont impossibles) , tombe, rebondit sur un bloc de calcaire et coule à pic dans la rivière derrière nous .

Désespoir! Tous les saints du ciel y passent et nous, au Québec, on est imaginatif en fait de jurons, sacres, calomnies et tout. JMC en sait quelque chose pour m'avoir entendu tomber de 8 mètres …
Bref on se précipite, on scrute les ondes noires et glacées, on tâte le fond qui fait bien 2 mètres, on drague à l'aide d'un crochet, tout cela pour rien. Désespoir de Simon : un de ses enfants a sombré et il est prêt à tout pour le récupérer. Va, cours, vole et retourne chez lui, récupère son masque de plongée et son tuba et revient au bout d'une heure ( on a continué à grimper durant ce temps tout en conservant un air endeuillé au cas où il nous surprenne ) déterminé à en finir.

Oui, vous voyez le tableau : trois adultes sur le territoire d'une réserve indienne dont un qui porte un masque et un tuba alors que les parois tout autour sont gelées et que des glaçons pendent de partout. Le malade avec le masque et le tuba se fait attacher par l'arrière de son harnais et on le tient au dessus de la surface avec l'idée saugrenue qu'il pourra apercevoir le dit piolet et le récupérer avec le crochet. On le monte, on le descends, de-ci, de-là, pas de piolet et heureusement, pas de Grand Chef huron qui vient faire une promenade en ce beau dimanche. Mieux encore, pas de policiers autochtones de la réserve de Wendake venant enquêter sur les cris qui s'élèvent de la gorge Kabir Kouba . Je ne m'imagine pas en train d'expliquer l'étrange rituel à un policier …

Oui , c'est vrai , on est profondément malade ....Oui , c'est vrai , on est profondément malade ....

Le piolet est encore au fond de la rivière et sans doute bien loin considérant la force du courant.

La rivière ... oui , il y a du courant ! Je suis revenu chez moi en sachant que personne n'allait me croire si ce n'était de ces photos digitales gracieuseté de monsieur Sony dont les batteries supportent le froid. Et je commence cette petite chronique hebdomadaire de nos vies et aventures québécoises sur Escalade Alsace en vous racontant un dimanche ordinaire dans notre vie de grimpeurs à nous, vos cousins du Québec!




JPB






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