Le meilleur des cordes

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Yann Corby
Faim de voie


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Chronique québécoise par Jean-Pierre Banville





Dessin: Claire Ducolomb
Au pied du gigantesque pierrier, un observateur curieux aurait pu apercevoir les restes de quelques cordes de couleur qui se balançaient mollement aux deux tiers de la paroi noire.

¨ Deux cent soixante quinze mètres du départ de la voie! Environ… la longueur tout de suite après la grosse cheminée qui se termine à la terrasse servant de bivouac. Tous les accidents se sont produits à cet endroit. Deux disparus et un blessé grave qui ne survivra sans doute pas. Ce qui a sauvé le dernier grimpeur est le fait qu'il grimpait en corde double et qu'uniquement une de ses cordes a cassé. Son compagnon a appelé l'hélicoptère.¨

Son interlocuteur baissa ses jumelles.

- ¨ Je crois, Luc, que c'est un problème de rocher. Il doit y avoir une structure abrasive ou coupante là-haut et quand les grimpeurs laissent le bivouac pour remonter la corde fixe laissée la veille, c'est le bris et la chute. Et les deux premiers, c'était en solo encordé? ¨

¨ Oui! La face nord de la Gourgane par l'itinéraire direct n'a été réalisée qu'une fois. C'est sombre, encaissé, vertical, humide la plupart du temps. Les deux accidents ont eu lieu à quatre jours d'intervalle. Un genre de pari entre grimpeurs pour savoir qui ferait la voie en premier. On a été appelé quand le second n'est pas arrivé à temps pour un souper d'anniversaire. On a déduit pour le premier qui n'avait pas de famille proche dans la région. Il venait de Nantua, les Glacières, et c'est le Partner laissé au stationnement du village qui a permis de l'identifier. ¨

Pierre Lugosi jeta un coup d'œil vers la face rocheuse, rébarbative à souhait.

- ¨ Mais les corps! Où sont les corps de ces deux grimpeurs? Tu tombes vers le bas d'habitude… les corps devraient se trouver un peu plus haut et pourtant les chiens n'ont rien trouvé! Je veux bien croire qu'on n'a pas les meilleurs du chenil mais quand même!¨

¨ Tu vois ce pierrier? Il est instable, composé de gros blocs et avec des vides partout. Il faut sauter d'un bloc à l'autre pour progresser. Il y a de la glace dans certains de ces trous : ça ne doit jamais fondre. Demain matin, le soleil va toucher le pierrier durant trente minutes : on va se positionner pour donner aux chiens le plus de chances possibles, de meilleures conditions de fouille. Ils ne peuvent pas être loin. ¨

- ¨ Pour le moment la meilleure chose à faire est d'envoyer une cordée constater les causes de l'accident, récupérer le matériel et prendre des photos. Il y a Bernard Helsing et Charles Perreault qui vont partir dans quelques minutes. Ce serait plus simple de descendre en rappel mais la brume empêche de déposer au sommet en hélicoptère et la météo annonce que ça va rester comme ça durant une semaine alors…¨

Un bruit sourd se fit entendre : un autre bloc venait de terminer son chemin dans le pierrier.

¨ C'est Verdun, ma parole! Ils vont devoir longer la falaise en partant du sud pour ne pas se faire prendre sous le tir des crapouillots. On devrait donc avoir des réponses à la fin de la journée, ce sont de forts grimpeurs. Mais pourquoi quelqu'un serait intéressé à aller au sommet de ce détritus vertical pour le plaisir, je te le demande!¨

- ¨ Allez, on redescend aux tentes : il sera trop tard pour revenir à Pipistrelle, le hameau au bout du sentier. Si on veut avoir des nouvelles des gars, faut rester à portée de radio. Le signal ne passe pas du fond cette maudite vallée glaciaire… Vive le réchauffement! ¨

Trois cent mètres plus haut, le vieux rat vit deux humains descendre lentement vers les taches de couleur orangée qui servait de terrier pendant que deux autres montaient avec de gros sacs sur le dos. Les figures se rejoignirent, se touchèrent, puis chaque groupe alla son chemin.

Il se hâta de remonter la fissure par le chemin secret.
Tout un labyrinthe s'était formé dans le rocher, un gruyère que le froid et l'humidité perpétuait depuis la fonte des derniers glaciers.
Ses congénères y pullulaient, tirant leur nourriture de tout de qui pouvait s'y trouver.
Vieux rats compris.
Il n'avait survécu que parce qu'il était plus intelligent, plus expérimenté, plus ingénieux que la masse qui grouillait dans les entrailles de la montagne.
Il était sans pitié : il était le chef!

Et il le demeurerait aussi longtemps que ses vieux os lui permettraient de monter et descendre les galeries. Car il venait de trouver une source de nourriture variée et inépuisable à la colonie.
Personne ne lui contesterait plus son pouvoir maintenant.

Il avait suffit de quelques coups de dents! Quelques coups de dents dans le nylon tendu sous le poids.
Le corps était tombé lourdement sur la terrasse.
Des milliers de rats étaient sortis de la falaise, tirant et poussant, amenant la pièce de viande vers la grande cheminée, le serrant dans le garde-manger qu'était un trou vaguement évidé par l'érosion.

Quel festin!
Le corps avait fourni une journée et une nuit d'agapes pour les rats.
Puis était venu le deuxième!
Tout aussi facile!
Quelques coups de dents, un travail colossal mais colonial.
Il en restait encore quelques morceaux.

Le troisième?
Quelques coups de dents.
Hélas, il y avait une autre corde!
Le corps n'était tombé que de quelques mètres.
Et redescendu par l'autre humain.
La colonie n'avait eu droit qu'aux provisions des deux hommes.

Ça ne se reproduirait plus…
Le vieux rat allait couper les deux cordes la prochaine fois.

Il arriva au garde-manger et s'installât dans l'orbite évidé d'un des deux crânes pour ensuite émettre un sifflement aigu, cinq fois répété.
La colonie toute entière stoppa ses activités, retint son souffle, garda ses forces.

D'autres humains montaient vers eux.
Le garde-manger serait bientôt plein.
Le Grand Rat qui vit au centre de la Montagne leur envoyait de la chair fraiche.
La voix de la faim avait été entendue…….



JPB






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