Le meilleur des cordes

© Escalade Alsace
Yann Corby
DE LA VÉNÉRATION LITHIQUE


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Chronique québécoise par Jean-Pierre Banville





Est-ce qu’une création humaine peut être plus belle qu’une création purement naturelle ?

Par purement naturelle, j’entends quelque chose qui est issue de la Nature sans jamais avoir été touchée de main d’homme.

J’entends des critiques qui attendent une définition de la beauté. J’y ajouterais même la notion d’utilité mais il est clair qu’intrinsèquement nous savons tous ce qu’est une belle chose, ce qu’est une chose utile. Donc il ne faut pas compter sur moi pour une définition qui serait contestée par tous les critiques de table.

Est-ce que le Bluenose** est plus utile et plus beau qu’un radeau de bois flotté? Et même sur pied, ce bois, serait-il plus élégant que le Bluenose?

Est-ce que la Victoire de Samothrace, l’une des plus belles sculptures au monde, est plus belle et élégante que le bloc de marbre dont elle est sortie?

Je vous encourage à visiter le Louvre au moins une fois pour jeter un coup d’œil sur les œuvres d’art qui y sont exposées.

Est-ce que le buste de Néfertiti est plus beau que le tas d’argile qui en est la base ?

Est-ce que les Bouddhas de Bamiyan, détruits par le régime éclairé des Talibans, étaient plus beaux que la falaise rocheuse dont ils sont sortis ?

Je vous laisse réfléchir…

Maintenant, supposons que la Vénus de Milo soit sortie tout droit d’une stalactite tombée par hasard…

Maintenant, supposons que les statues de l’île de Pâques, les Moais, aient été auparavant des colonnes de basalte…

Vous allez me dire que toutes les créations humaines ne sont pas Vénus de Milo, les Moais ou la Victoire de Samothrace.

Qu’une simple voie d’escalade ne doit modifier en aucun cas la structure du rocher, ce substrat vomi par Gaia il y a des lunes et demandant une certaine révérence.

Et bien je ne suis pas d’accord!

Les propriétaires de carrières et de mines non plus!!

Une voie d’escalade est une création humaine et, si elle est bien faite, elle possède une étincelle du génie humain.

Ce qui ne veut pas dire qu’on doit tout accepter. Des règles de sécurité s’imposent mais à l’intérieur de ces règles l’équipeur a toute latitude pour créer un trajet original qui demeurera tant et aussi longtemps qu’il y aura des grimpeurs et que la patine n’affectera pas la fréquentation. Pour y arriver, s’il faut purger, que l’on purge! Tout en gardant en mémoire qu’on choisit une ligne pour son allure et sa singularité géologique. Singularité qu’on n’a pas intérêt à détruire lors du travail initial… la Nature s’en chargera en temps et lieu et souvent beaucoup plus vite qu’on pense. Regardez Santorini ou Alexandrie ou Rhodes ou Pompéi…

Lorsque le travail est terminé, on n’y touche plus. Pas plus qu’on ne songerait à changer quelque chose dans le David ou dans Le Penseur.

J’ai lu qu’il manque un muscle dans le dos du David mais je ne connais personne qui songerait à l’ajouter.

La Nature fait bien les choses. A sa manière.

L’être humain, le roseau pensant, tente de donner forme et structure à l’apparent désordre du monde qui l’entoure.

Je crois que c’est fantastique!

Naturellement, étant un athée convaincu, personne ne se surprendra que, contrairement à d’autres, je ne me mette pas à genoux pour adorer le monde naturel. L’adoration est un vide en soi : on ne fait plus rien car que peut-on faire de plus grand que l’être adoré? La négation de l’humanité… demandez aux Talibans.

Le plus drôle c’est que, quelquefois, la nature imite l’homme. Sans doute plus souvent qu’on veut se l’imaginer.

Le New Hampshire est représenté par le profil rocheux d’un Indien que j’ai vu des dizaines de fois. Il y a aussi  Bleau et ses blocs. Et combien d’autres?

Je me promenais sur une plage du Maine il y a un mois… combien de rochers phalliques peut-on découvrir…

Que l’on purge! Que l’on purge!

Les débris pourront être vendus comme reliques à ceux qui vénèrent le lithique.



**Le Bluenose fut une goélette de course légendaire. Conçu par William Roué et construit par la firme Smith and Rhuland, il fut inauguré le 26 mars 1921 à Lunenburg en Nouvelle-Écosse, au Canada[1]. Son nom provient du surnom donné aux néo-écossais. Mais tous les canadiens connaissent le Bluenose car il figure sur la pièce canadienne de 10 cents depuis 1937[1].







JPB






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