Le meilleur des cordes

© Escalade Alsace
Yann Corby
AU MOINS UNE MONTRE…


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Chronique québécoise par Jean-Pierre Banville


Vendredi dernier, ma mère était l'invitée d'un centre hospitalier.
Toute la journée à l'hôpital…
Non… elle se porte bien. En fait, elle est sans doute plus en forme que la majorité des gens qui ont la moitié de son âge. Age que je tairais et qui ne sera pas inscrit sur sa pierre tombale à sa demande.

Elle était l'invitée du centre hospitalier - le plus gros en ville - pour la remercier de son implication bénévole.
Des discours, des embrassades, des poignées de mains, un buffet, des bouquets; médecins, infirmières, administrateurs, tout le gratin était présent. On lui a remis, en souvenir de l'occasion, une montre gravée de ses initiales.

Tout cela pour célébrer ses vingt cinq ans de bénévolat…
Vingt cinq ans de bénévolat qui ont suivi la prise de sa retraite. Elle a travaillé de nombreuses années dans cet hôpital et c'est grâce à ce travail modeste que notre famille est sortie de la pauvreté pour entrer dans le bas de la classe moyenne.
Vingt cinq ans de bénévolat suite à la prise de sa retraite… vingt cinq ans à raison de trois jours minimum par semaine. Des journées de huit heures!

Des semaines, elle y va quatre fois, à l'hôpital, mais uniquement les semaines où elle ne joue pas à la pétanque (deux jours) et ne va pas à son cours de natation du vendredi.

Naturellement elle ne leur a pas dit qu'elle en a bien cinq, des montres, et seulement deux poignets. Dont une en titane avec le GPS, l'altitude, le baromètre, le compas et elle indique dans quelle fuseau horaire on est sur la planète. Cadeau lors de sa visite au Japon il y a quelques années.

Tout ça pour vous dire que ma mère est formidable. Et je ne vous parle pas de son humour! Elle attend encore la venue d'un certain docteur alsacien pour le battre à la pétanque.

Elle me disait, au dîner, que jamais je n'aurais de montre en continuant à m'investir dans le milieu de l'escalade. J'aurais beau passer des heures suspendu à une corde tel une guenille à sécher, à visser et dévisser des prises… j'aurais beau investir temps et argent dans le développement de nouvelles voies sur le rocher… j'aurais beau initier tous les individus qui ont le malheur de me demander l'heure du jour… j'aurais beau aider lors des compétitions et donner tous les conseils possibles aux jeunes qui participent… j'aurais beau écrire à en vider toute l'encre 100% bio et dégradable des seiches de la Méditerranée… j'aurais beau être ouvert à tous nouveaux projets visant à favoriser le monde de la montagne…
Jamais je n'aurai de montre de mon vivant. Et mort non plus.

Pas que ça me dérange! Je n'en porte pas de montre…
J'ai la même que ma mère et elle n'est jamais sortie de sa boite.

Par contre, bien des bénévoles aimeraient recevoir une montre. Ils méritent cette montre mille fois plus que moi. Je ne suis qu'un insignifiant grimpouilleur qui écrit pour son plaisir alors que d'autres vivent leur passion et la partagent bénévolement depuis des années sans en tirer la moindre pièce sonnante et trébuchante.

Cinq ans, dix ans, quinze ans à encadrer, organiser, stimuler, partager, faire connaître l'esprit de la montagne. Hors de tout circuit commercial, sans attendre la moindre récompense sinon un sourire à la fin d'une journée. Oui, il y en a de ces gens : la France verticale est couverte d'un réseau de bénévoles ne comptant ni temps ni argent pour que d'autres profitent du sommet. Même chose en Belgique et en Suisse. Idem en Italie. Ou ailleurs : choisissez votre destination.

On donne des bourses et des piolets d'or à des expéditions qui ont un potentiel de réussite et un objectif stimulant.
Et c'est valable.
On accorde des commandites à des individus qui ont une visibilité dans le milieu.
Et c'est valable.
On encense les individus qui se dépassent et deviennent les meilleurs dans un style.
Et c'est valable.
On salue les entrepreneurs qui lancent de nouveaux produits et gardent à flot des entreprises dans un domaine où les marges sont faibles et la concurrence vorace.
Et c'est valable.

Alors expliquez-moi pourquoi on ne trouve pas une montre d'occasion pour les bénévoles qui, depuis des années, se défoncent à faire de la montagne et de l'escalade un milieu convivial?
Il n'y a pas une organisation, en quelque part, qui a un ''deal'' sur les montres bon marché et une soirée libre à chaque année pour les remettre?
Personne? Pas un mot de remerciement dans les magazines? Pas un communiqué de presse lancé le web? Pas un bout de papier collé sur une porte?

Non seulement notre milieu a peu ou pas de mémoire collective pour les disparus - sans doute vit-on dans un immédiat culturel qui empêche le souvenir - mais encore n'avons-nous aucune reconnaissance pour ceux qui, jour après jour, supportent le ''sport'' à bout de bras sans demander la moindre cenne noire.
Osez me dire que c'est normal et que nous valons moins que les bénévoles des clubs de pétanque pour lesquels on organise un souper deux fois par année. J'en sais quelque chose : ma mère est invitée!

Je ne sais pas… un geste, une bouteille, un repas, une montre… est-ce trop demander?

Je sais que les budgets sont serrés. Mais je sais aussi que les budgets seraient défoncés depuis longtemps sans le travail des bénévoles. Alors pourquoi ne pas faire de 2007 la première année où ces bénévoles seront récompensés pour leur magnifique travail?
Je lance l'idée…

Ma mère a eu sa montre… et des fleurs. Plein de fleurs. Des roses qui ne sentent rien. Naturellement, dans un hôpital, les seuls parfums autorisés sont ceux du désinfectant et des bassines alors on offre des fleurs qui ne sentent rien.
Et entre les fleurs et le dîner de la pétanque, elle préfère le dîner! Et elle me dit toujours que les fleurs, ça fait mortuaire…

Puisse-t-elle profiter longtemps de ces dîners!



JPB








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