Le meilleur des cordes

© Escalade Alsace
Yann Corby
LES MARCHANDS DU TEMPLE


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Chronique québécoise par Jean-Pierre Banville



Une promesse, c'est une promesse!
J'avais promis au Bizarre de lui ramener des géodes de Chamonix.
Un beau samedi, j'ai donc aligné la proue de ma Touran en direction des rives de l'Aiguille du Midi.

Quinze ans…
Quinze ans que je n'avais pas mis les pieds à Chamonix.
Comprenez : je ne fais plus d'alpinisme depuis longtemps. Je vis dans une région nivelée par les glaciations. Les efforts en temps et en argent pour satisfaire une passion comme l'alpinisme me sont vite apparus comme vains et contraires au bon sens. Je suis un gagne-petit et je l'ai été la majeure partie de mon existence. Et en prime, les idiots dans mon genre n'ont que deux semaines de vacances jusqu'à l'âge de soixante-cinq ans. Après, tu as tout le temps mais une pension de $400 par mois soit un peu moins que le prix d'un loyer dans la région.
La falaise reste, ici, la solution idéale, même quand on a un mois de vacances et assez d'argent pour investir dans un piolet.

Je suis arrivé à Cham assez tôt, sous un plein soleil qui illuminait les glaciers. Sans mentir, je me suis encore une fois laissé prendre par la grandeur du paysage tout au long du trajet. C'est tout simplement sublime!
Ces bandes de rochers qui se transforment plus loin en pics et en cathédrales pour se terminer par la masse grandiose du massif du Mont Blanc. J'ai vu bien des montagnes dans ma vie et je ne crois pas avoir vu, en une si courte distance, une telle apothéose.

Regardez-moi! Encore aujourd'hui je décris le massif et ses alentours en employant des termes religieux. Certains de mes amis vont dire que ça ne change rien car je fais la même chose quand j'ai des difficultés en falaise. Mais non… il y a un gouffre entre maudire saints et tout le pataclan ecclésiatique et se sentir sublimé par la grandeur d'un massif.

Je stationne à l'entrée du village, juste à coté d'un cirque qui monte ses manèges. Je ne suis pas plutôt descendu que j'entends la voix criarde et éraillée de Céline crachée par les haut-parleurs. Quelle misère! C'est à grincer des dents!!

Aussitôt passé le pont du chemin de fer, il y a un marché aux légumes. Une foule défile devant les étals tandis que je photographie le Brévent et ses vautours colorés qui tournent sans fin autour du premier arrêt de la nacelle. Que de couleurs et qu'elle doit être belle, la vue, pour ces hommes oiseaux.

Puis c'est la descente vers le village.
La foule se presse autour des boutiques et des échoppes, cherchant l'aubaine et l'inusité. Chaque boutique offre les mêmes t-shirts et souvenirs, chaque magasin les mêmes cartes postales et le même matériel, chaque librairie les mêmes guides de randonnée.
Dans la rue, tous ces promeneurs me font penser à des électrons libres qui recherchent un noyau pour pouvoir s'y agglutiner et enfin entrer en résonance.
Ici on a le noyau Helly Hansen, là le noyau Patagonia, plus loin le noyau Lacoste, un petit noyau Aigle; ai-je vu un noyau North Face?
Les aubaines me font souvent penser à un marché de dupes. Il faut se souvenir que je suis acheteur de profession donc je connais les prix de pas mal de choses : le coûtant et le vendant… ici, le vendant me fait penser à une arnaque mais qui suis-je pour stopper un brave homme qui désire se joindre au noyau de ce bon Yvon, celui qui vend aux riches la seule originalité de son matériel : son logo. Oups! Voilà le démocrate qui vient de s'exprimer. Il ne faut pas faire éclater la bulle en disant que je fais beaucoup dans les même conditions que ses modèles en utilisant des fringues qui sortent tout droit des magasins à rabais.

L'heure du lunch peuple les casse-croûtes et chacun s'installe sur une terrasse, bardé de son sac flambant neuf et de ses cannes de marche. Une bonne majorité des souliers sous les tables n'ont jamais vu que le trottoir et les doudounes hi-tech n'ont contemplé le mauvais temps que par les vitres d'un véhicule.
Je vais à la boulangerie et j'achète un sandwich végétarien et deux gros biscuits puis je m'assoie près de l'Office du Tourisme d'où je peux contempler tous les cailloux du monde. Je peux contempler ce qui m'a fait rêver une partie de ma jeunesse. Ces sommets et ces voies, ces chemins de gel, cette histoire éphémère qui vit à travers quelques passionnés.

Excellents, les biscuits!

Il est trop tôt pour les géodes. Mais bien assez tôt pour me rendre au cimetière.
Oui, mes amis…
Je suis de la génération qui va au cimetière. Surtout celui de Chamonix.
Et, pour tout dire, j'y étais seul. La détestable voix de la diva québécoise bravait la colère des dieux de la montagne alors que je circulais parmi les tombes, cherchant vainement celle de Lucien Berardini.
Tous ces morts en montagne! Pourquoi?
Aurai-je pu sauver cette vie? Et celle-là? Suis-je présomptueux de croire que j'aurais pu sauver quelqu'un? Moi, un pauvre colonial venant d'un plat pays…
On ne devrait jamais mourir en montagne. C'est une existence inachevée que de périr en tentant un sommet alors qu'il y en a tant d'autres qui nous attendent.
Mais s'il faut mourir…

Triste, je redescendis au village alors que s'ouvrait le second acte de cette saga commerciale.
Il y a bien un petit magasin qui vend cristaux et bijoux. Wow… je ne peux payer ces sommes pour quelques cailloux… mais je me décide à en prendre trois car une promesse, c'est une promesse. Surtout à son fils.

Et vogue la galère, direction la rivière et les statues. Là, des touristes - mais n'en suis-je pas un? - se prennent en photos sous le doigt pointant vers le sommet. La direction de l'immortalité, la preuve qu'on peut surmonter les peurs et les mythes immémoriaux et prouver que l'humain a une part de génie et de folie.

Puis la Brasserie Nationale où, il y a vingt cinq ans, plus même, je suis arrivé tard le soir après un long voyage en train, un réfugié cherchant son Shangri-la, et où un serveur m'invita à dormir chez lui, moi, un inconnu.
Ce fut la preuve par l'exemple, la confirmation, de la solidarité de la corde. La communauté des grimpeurs.
Cette fois-ci, je suis entré et mon cœur s'est arrêté : tant de souvenirs, tant de fantômes! La Brasserie était vide…

Quelques cartes postales plus tard - ma mère aime avoir de mes nouvelles - je suis retourné vers l'auto. Le soleil brillait encore sur les sommets. La Diva crachait encore son amour vénéneux. Les magasins faisaient des affaires d'or. Le marché public fermait ses portes sur une quasi bagarre, les forains faisaient tourner la jeunesse du pays, le cimetière était toujours vide sinon pour ses fantômes glorieux et pathétiques, la route s'annonçait un chemin de croix.

Comprenez-moi bien…
Je ne suis pas contre le commerce. Sans doute ma vénération de ce lieu, pour moi sacré, me cachait, il y a vingt cinq ans, la commercialisation dont la montagne faisait l'objet. Je ne me suis jamais préoccupé de savoir combien coûtait le téléphérique du Brévent : j'étais allé au sommet à pied. Oh, il y avait moins de boutiques ou ces boutiques étaient moins prestigieuses. Le matériel était moins cher et la circulation moins dense.

Les temps changent.

Ce qui me désole, ce qui est effarant, c'est que je n'ai vu personne, de la journée, lever les yeux vers les cimes.
Ce qu'ils étaient venus voir, c'était la foire, les marchands du temple.
Chamonix est un centre commercial. On garde les yeux rivés vers les soldes - et le sol - alors que des géants ont parcourus les cimes et souvent y ont laissé leurs vies. La raison profonde de Chamonix - faire vivre ses habitants - doit-elle faire oublier le rêve qui l'a créé ?

Est-ce l'arbre qui cache la forêt?

Sur la route de Ferney Voltaire, je me suis demandé si je ne devenais pas vieux.
Si le futur ne passait pas par le glissement des valeurs; si l'idéalisme était mort.

Une tombe était fraîche dans le cimetière de Chamonix. Un autre ''Mort en Montagne'' ou ''Tombé aux Drus'', je ne sais plus…
L'idéalisme n'est pas mort. Nous sommes peu nombreux, c'est tout!

Il y a toujours plus de moutons que de loups.

Un jour j'irai à Chamonix avec mon fils pour lui montrer les sommets.
Un soir de pleine lune.
Quand les boutiques auront clos leurs portes et que les ''montagnards'' seront à table avec leurs habits neufs.
Nous serons seuls, lui et moi, sous la statue.
On rêvera des derniers pas, à la pointe du Mont Blanc.




JPB






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